Mosaïque de poésies prosaïques & de proses poétiques

parfois sous forme d'aphorismes, de chansons et surtout de fables…

mercredi 29 novembre 2017

AH, LA VACHE !

Édito pour Rue des Fables, octobre 2017

Pris entre le ziste et le zeste, ses kystes et notre queste, le monde est compliqué autant qu’il est complexe même si je n’en ai aucun. On ne peut être et avoir été dit-on, alors que je connais des imbéciles qui le sont restés, mais quand on me regarde, moi qui suis tout un chacun après avoir longuement tété et parle comme une vache espagnole, on se demande si c’est du lard ou du cochon. Non, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs - et les Autres - quoique homme très Rome antique et mélancolique frénétique, l’ancien garçon des tables - serveur, si vous préférez - que je ne suis plus n’est pas un animal facile à classer avec ces fringues qui me vont comme un tablier à une vache : une seule certitude, j’appartiens au sexe fable, celui qui vous fait faible fame, et importe si peu chaut aux éditeurs parisiens qui aboient, comme les ciseaux du même nom, quand passe la caravane de nos provinciaux apologues. Car contrairement à ce qu’affirmait, au début du mois de septembre, sur l’antenne sans antienne de France-Inter, Erick Orsenna auteur d’un excellentissime Jean de la Fontaine, l’école buissonnière, il y a encore des fabulistes de nos jours. Vous qui fréquentez assidument ou par hasard, avec une faim de loup et une curiosité renardière, la RuedesFables êtes bien placés pour le savoir. Il ne semble pas qu’il l’ait arpentée, lui, un jour ou l’autre, l’œil torve et prompt à suivre les trains de sénateurs, ni de s’y être égaré en double file. Pas même dans le nid (de poule ?) d’une nuit d’insomnie… où on peut pourtant trouver sabot, même comme pis aller quand on a l'amour vache, corne d’Auroch ! Contrairement à ce que prétendit cet écrivain d’ordinaire sans hauteur, sauf de vues, les progrès de notre connaissance du monde animal n’ont pas rendu caduc - ni bête - le fabuleux exercice du fabuliste qui, dans sa solitude d’ermite et un silence monacal, travaille - et sue - comme un bœuf sous le poids de sa plume qu’il pleuve comme vache qui pisse… ou fasse un vent à décorner les bœufs les moins cocus. Oui, ce sont “les éditeurs”, panurgiques moutons d’une mode passagère mais vue comme une vache à lait, qui refusent aux continuateurs du Grand Maître de Château-Thierry tout espoir et toute (c)ouverture, les contraignant à manger de la vache enragée en pleurant comme des veaux. Ils nous récusent sans autre excuse - même des plus plates - alors que l’inspiration en la matière n’accuse pas le coup de nos jours où, comme en son temps, ici comme à Syracuse, un poussin égale deux. Mais « selon que vous serez puisant ou sur le sable, les rengorgements toujours vous feront gland ou loir »… Pardon si, peau de vache comme vous me connaissez, j’ai un chat dans la gorge et refuse de faire patte de velours quand j’entends pareils propos, dignes d’un blaireau faisandé ou d’une triple buse à cervelle de moineau alors que j’admire leur auteur et son œuvre ; une cool œuvre même comme disent les djeuns, modernes djins en jeans, car on n'y trouve point d'écrit vain. Et ce n’est pas là réthorique manœuvre. Qu’il croie qu’il n’y ait plus de place pour le maillon fable dans la grande chaîne des littératures humaines m’émeut. Ah, mais meuh, quoi ! Il me vient alors des larmes de crocodiles et des fourmis dans les jambes et je songe à lui dire, prenant le taureau par les cornes, si j’avais l’heur de le croiser ailleurs que dans l'impasse de son propos : « chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. » Heureusement, passant pressé ou accro’ errant de la RuedesFables où déambulent mes mots, où se promènent ceux de mes contemporains et traînent ceux des Anciens, qu’il reste à tous ceux qui sont fables d’esprit, Carole Martinez. J’ai pour cette souris de librairie, qui n’est pas sans appâts ni apprêts à défaut d’être petit rat de l’opéra, je l’avoue, un petit faible de lecteur car elle n’a pas, lumineuse idée, pour le conteur éclectique autant de préventions… Mais la chère est fable et j’ai lu tous ses livres ! La gente et belle dame n’est pas (encore ?) académicienne mais fut tout de même déjà, excusez du peu, Goncourt des Lycéens, avec Le domaine des murmures, en 2011. Elle écrivait, sans vacherie, dans l’ouvrage alors justement distingué et couronné par cette jeunesse si peu dorée sur tranche dont on nous dit qu’elle ne lit plus et à qui fables et contes ne sont pas exclusivement destinés ni voués, le dira-t-on assez : « Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les arbres. »

Fabuleusement vôtre… et tant pis pour les mortels immortels au point fable aussi faible qui ont oublié qu’ « il n'y a qu'une seule morale qui vaille dans cette histoire, une seule donnée essentielle : nous ne sommes que de dérisoires étincelles au regard de l'univers. Puissions-nous avoir la sagesse de ne pas l’oublier. » (Hubert Reeves, La plus belle histoire du monde).

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