À Emile Verhaeren (1855-1916)
Entre l’ombre étale et la nuit infinie,
Dans des haleines d’acide et puis de chlore,
Là où la fabrique avait fait son grand nid,
L’usine déroule son dos de crêts pour clore
En son sein un flot mouvant de bonnes gens
Qui, sans elle, ne seraient, las, qu’indigents.
Elle trinque aux étoiles ou se pinte de lune
Dans le ciel toujours en guenille, à la brune,
À cause de ses méphitiques fumées,
D’un pays de métiers aux boutiques aimées.
Dans un vain temps oscillant d’astres en atome,
Elle souffle phosphore et souffre oxydé,
Engloutissant des êtres en chaînes, des hommes
Qu'on fait vivre en cages, en caves et qui, bridés,
À petits gestes, à mains prestes, sont esclaves
De ce vil dragon et de ses autoclaves.
Sur tapis de cendre et de suie, ce brasier
De brassiers et ces journaliers extasiés,
Dociles à mille machines pis que pieuvres,
Resteront, çà, là, serviles à la manœuvre.
Battements sourds et réguliers d’un cœur lourd,
Marteau sur l’enclume et pilon qui concasse
Houspillent les passants entendant, par leurs faubourgs,
La vapeur qu’avale sa gisante carcasse
Puis qui siffle, comme un serpent prêt à tuer,
Et qui gifle les murs noirs qu’elle a hués
Dans l’éther moisi et dans l’air ranci.
Mais ces entrailles d’enfer vomissent aussi
Feux hardis, lueurs garnies, coulées de lave,…
Font voir, par les verrières, des rêves hâves.
Car cette architecture ne dort jamais.
Ce monstre qui, de l’intérieur, se consume
Vit et respire, jour et nuit, de mai à mai.
Jamais assoupies, mie ralenties, ses brumes
De braises, ses pluies d’étincelles en volées,
Ses neiges d’incandescences auréolées
De flammèches sont le banal mauvais temps
De l’ouvrier pour qu’avance un siècle palpitant
Car, dans ses haleines d’acide et de chlore ,
Le labeur, seulement, vient à y éclore.
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