Mosaïque de poésies prosaïques & de proses poétiques

parfois sous forme d'aphorismes, de chansons et surtout de fables…

samedi 1 octobre 2016

FICHUE, LA FABLE EST FINIE ?

 Edito' pour RuedesFables (27 avril 2016)


Depuis le siècle dernier, défuncté, celui des CD, la fable serait décédée. Tragique nouvelle.


Un éditeur, Parisien de son état, piteux au demeurant, et sans doute péteux, navrant bien plus que navré, me l’avait affirmé haut et fort alors que je proposais à qui voulait bien le lire, le fruit artisanal de ma coupable industrie. Pour lui rendre les derniers honneurs, cette carogne m’a affirmé sans ambages ni vergogne que ce genre n’était que bluettes désuètes, anachroniques chroniques, prose prosaïque ou strophes archaïques,… C’était sa conviction ancrée à défaut d’être encrée : dans l’ombre lugubre, la fable moribonde que j’aime en vers et contre tous, aurait été rongée par eux, victime du temps qui ne nous passe rien et trépasse tout.

L’oubli la guettant, ensevelie dans la tombe de mépris où l’on tient nos aînés, la cadavérique Faucheuse l’aurait cannée après une agonie sans lustre de plusieurs décennies. Elle n’était plus, insista-t-il, plus affligeant qu’affligé, que dépouilles et rouille de citations tout justes bonnes à faire de sinistres recueils à valeur de cercueil. Pourtant, quand « la Poésie n’était au premier âge qu’une Théologie allégorique, pour faire entrer au cerveau des hommes grossiers par fables plaisantes et colorées les secrets qu’ils ne pouvaient comprendre » (P. de Ronsard, Abrégé de l’art poétique français, 1565) on inventa l’apologue lequel, pour un fantôme, avait, encore de beaux restes. Mais « l’oraison du plus fort… » comme disait, tristement, ma momie !


D’après ces sources, qui ne sont pas de la plus pure eau, je l’avoue, cette accorte compagne nous aurait quittés en nos vertes campagnes et en ses blanches années dans une solitude longue comme l’éternité, plus personne ne la visitant. Tous les fabulistes sont morts et enterrés (sic)… donc il était normal - et moral -  qu’elle le soit aussi. Or personne ne m’a convié à la mise en bière ni en terre de la défunte. Pourtant, à bonne adresse, on la croise encore le long de certaines lignes qui n’amènent guère de transports collectifs, sans cesse ni presse. Cette pseudo-absente qui erre aussi sur les routes pavées des meilleures intentions et carrossées des plus infernales rosseries, flâne par les chemins de traverses de nos travers et les sentes les moins décentes de nos montées au créneau. Bien vive par la mémoire, et fraîche pour le ton et le teint, elle y fait toujours livraison de ses déraisons sans rime ni raison. Sauf le respect que je ne dois pas à cet embaumeur de livres, je ne lui ai vu en rien l’aspect d’un spectre, chère Électre. Là, non plus, on n’a pas dû recevoir de faire-part cerné de noir au nom de la chère disparue. Même si je ne fais pas profession du métier d’écrire l’affable et l’ineffable, il me semblait difficile d’en faire mon deuil : il n’est d’épitaphe sans feu !


Pas d’avis de décès non plus dans la presse. Peut-être parce que je préfère les crêpes moins noirs que sucrées, je n’ai pas trouvé à la rubrique nécrologique : « Après plusieurs siècles de bons et joyeux sévices, Acta es fabula. » Cette soldate méconnue d’une guerre qui est toujours à refaire, n’a pas eu droit à un bouquet final ni à la couronne au ruban moiré qui conviendrait mieux à sa royale majesté. Pas non plus de funérailles nationales en grande pompe, au milieu de compassés et d’autres restés dans leurs petits souliers. Si j’avais su le drame de cette disparition, au lieu de revenir à mon petit tas de fables à chaque plage de temps libre que submerge le linceul d’écume de jours semblables à eux-mêmes, bordés de pas grand chose et de petits riens, j’aurais versé un tombereau de roses sur son tombeau et prononcé quelques mots de circonstance,… Mais, au fait, la tombe qu’il faudrait creuser à ce monument littéraire où est-elle ?… Auriez-vous incinéré feue la fable, damné Croque-Mort, vous qui l’avez condamnée plutôt que de lui ériger le mausolée qu’elle méritait ?! 


  Quand cela adviendra, si jamais pareille mésaventure nous échoit, ossuaire funeste du dernier soir, rat de cave plutôt que du caveau, je graverai au burin du mépris sur le marbre froid de la stèle dédiée au souvenir de ce docte éditeur :

« Si la vérité vous offense,

La Fable au moins se peut souffrir :

Celle-ci prend bien l'assurance 

De venir à vos pieds s’offrir,

Par zèle et par reconnaissance. »

(Jean de la Fontaine, Le lion amoureux, Fables, IV, 1).


Que cet être, plus désolant que désolé, qui ne sera jamais une personne à mes yeux d’humble mortel, soit donc promis par son fatal arrêt à un macabre sommeil aussi éternel que son monde de néant. Je me ferai fort de ne pas être de son cortège funèbre ; il n’y a que le premier trépas qui coûte. Avec cette humeur que j’ai, grâce à lui, aussi mauvaise que la vue, je saluerai ainsi du chef la longévité de celle qui, quoiqu’il en dise ou pense, témoigne, en vraie originale plutôt qu’en fosse commune que, partout et toujours, les heures sont troubles et les mœurs à deux roubles. Qu’il se souvienne, avec des regrets aussi éternels que le somme sus-mentionné, que mes recueils vils et vains ne m’apparaissent point d’inutiles cercueils. En ce bas-monde, mon style fait plus, je le concède à perpétuité, Styx et stèle que stuc ou stocks, voire possède un petit air d’outre-tombe qui n’est pas en odeur de sainteté. Doit-on stipuler à cet ectoplasme, et à ses semblables, qu’un stylo peut offrir aussi bien strass que stress et laisser stries et stigmates au stipendiaire, quelque statut stable il ait ou quelque statue de stalle il haïsse, quand l’esprit de ce dernier n’est que stratus en strates ou, pire en l’occurence, steppe stérile.


Les lecteurs de ce recueil, de ceux qui l’ont précédé ou de leurs pareils, car il en est, prouvent que « la chronique d’une mort annoncée » par ce fossoyeur pressé est plus celle de son officine qui n’a pas compris que notre temps, qui court moins qu’il ne claudique, sauf pour ce qui est de courir à sa perte, et là avec fracas, a plus que jamais besoin de valeurs et de repères, de bon sens et de sourires en coin. Et puisque l’asile poétique ne leur sera pas donné dans son catalogue que votre bibliothèque, repère de saveurs, leur soit toujours repaire de valeur. À la vie, à la mort !


     Fabuleusement vôtre…

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