Mosaïque de poésies prosaïques & de proses poétiques

parfois sous forme d'aphorismes, de chansons et surtout de fables…

jeudi 5 avril 2012

NATIVITÉ PAÏENNE

Sa tête s’incline et, sourire à la prunelle,
Ses doigts la délivrent. Une tendresse éternelle 
L’anime quand elle lui dévoile un téton
Dressé, qu’elle approche de sa bouche à tâtons.
Et, maternelle, elle s’égaye et s’émerveille,
Douce sentinelle, oubliant réveils et veilles,
De sa bouche goulue qui mord son mamelon,
Vie avide, prête à épuiser le filon…
De ce sein gonflé, ce coussin couleur flanelle,
Sourd une perle sur fond de sombre cannelle…
Je ne peux qu’admirer, inutile et envieux,
Ces gestes d’amour, si naturels et si vieux,
Qui marient les bontés offertes sans escompte
Aux seules beautés qui, désormais, pour moi, comptent.

LE LOUVETEAU & LE BÉLIER

Petite fable affable


La crainte et la peur, pour régner, sont les meilleures ;
Mieux vaut en user à bonne heure.
Un loupiot, à grands traits, buvait
Près d’une ovine sépulture.
Un vieux bélier s’en vient pour brouter la pâture
Où court le ru où l’autre s’abreuvait.
« Qui t’a permis, Vieillard, d’approcher mon ombrage ?
Fit le jeunot, non sans courage :
Va… ou ta vie paiera, Mon Vieux, ta vanité !
- Gamin, répond l'autre, t’ai-je en rien molesté ?
Contente-toi de ton eau claire
Car peu m’importe de te plaire :
Je n’ai à perdre, Tyran,
Qu’un lourd bât d’ans
Avant de finir en chandelles,
En gilet de berger et rôti sans façon.
Laisse-moi donc à mon cresson.
- N’as-tu pas peur devant une bête cruelle
Qui mangea cru, vois-là, l’un des tiens l’an passé ?
- Comment l’aurais-tu fait : Vaï, tu n’étais point né !
Lui dit l’Ancien. Cesse donc tes chimères !
- Ce n’était pas moi : c’était mon père !
- C’était mon fils ! - Mais depuis toujours les tiens
Fuient devant les miens, se terrent
Et tremblent comme vauriens,
Pourquoi faut-il que les choses changent ? »
Ce moutard lui montant au nez,
Il l’encorne et le laisse en fange,
Agoniser jusqu’au décès.

NO MAN'S LAND

Aux rives futiles de nos grandes villes,
On bâtit, subito, pour les Esperantos,
Là où gîtaient pile taudis et bidonvilles,
Des trucs monumentaux, des quartiers faits ghettos.

On bâtit, subito, pour les Esperantos,
Sur un pré peu tranquille au bitume stérile,
Des trucs monumentaux, des quartiers faits ghettos,
Des clapiers volubiles dans du béton fébrile.

Sur un pré peu tranquille au bitume stérile,
On laisse, à des costauds qui jouent trop du couteau,
Des clapiers volubiles dans du béton fébrile,
Les hurlements brutaux, les incendies d’autos,…

On laisse à des costauds qui jouent trop du couteau
- Insolence infantile, violence inutile -
Les hurlements brutaux, les incendies d’autos
Qui écorchent la nuit, le silence mutilent.

Insolence infantile, violence inutile,
Les gosses, incognito, et les courtauds marteaux,
Qui écorchent la nuit, le silence mutilent,
Se rêvent Méphisto, loin de nos lamentos.

Les gosses, incognito, et les courtauds marteaux,
 À peine nubiles ne se font pas de bile,
Se rêvent Méphisto, loin de nos lamentos,
Et même jubilent que l’on reste immobile…

 À peine nubiles ne se font pas de bile
Ces rustauds de banlieue qui la jouent “aristo”
Et même jubilent que l’on reste immobile :
Ils en font des quintaux… mais la rue c’est l’étau !

Ces rustauds de banlieue qui la jouent “aristo”,
Aux rives futiles de nos grandes villes,
Ils en font des quintaux mais la rue c’est l’étau,
Là où gîtaient pile taudis et bidonvilles !

mardi 3 avril 2012

SOUS L'HAÏKU VERT CLEUX

Chez les Pauvres, on mijote de petits plats
avec lesquels on remplit de grandes assiettes.
Chez les Riches, c’est le contraire !

ENTRACTE

La salle se vide plus vite qu’elle ne s’est emplie.

  Le rideau est tombé sur les planches de l’estrade après la dernière réplique. Les comédiens retournent, la répartie en allée, en coulisses, peu satisfaits que les premiers actes n’aient pas offert un tableau plus réjouissant malgré la masse des répétitions : le parterre est comble, le public captif mais peu réceptif voire poussif ou intempestif. Il va falloir adapter ici, retrancher là, revoir quelques détails ailleurs,… Bref tout recommencer du sketch éculé ou de la saynète rebattue qu’ils ont servi sur un plateau, improviser, repenser l’intrigue ou le dénouement : la création est permanente !
  Mais pour l’heure, loin des planches et de la fosse d’orchestre, ces Pénélope sans éloge, dans leur loge étriquée et surchauffée, vont bisser entre eux et souffler un peu en testant leur texte, siroter - Allez, c’est ma tournée ! - en vérifiant leurs effets, se questionner en accédant aux accessoires, dialoguer en revoyant leur mise en scène pour les actes à venir. Grâce à des guignols moins studieux, on rit d’un trait ou on plaisante d’une perle, entre crispation et concentration, entre trac et tracts.
  Déjà, la sonnerie retentit. Allez en scène : que le spectacle commence !
  Être prof’ ce n’est pas la vie d’artiste, mais pour qui tient ce rôle, que cet art triste, tout au long de la saison, ressemble à la première d’une comédie sans fausse sortie ni applaudissements ou bien à la dernière d’une tragédie où, même si personne n’en fait un drame, il n’y a de rappel qu’à l’ordre : un art scénique qui ne peut devenir cynique !

LE RAT DES CHAMPS & LE RAT DE VILLE

Petite fable affable

Donc, pour rendre au Rat de ville,
Son invitation à temps,
Le Rat des champs, habile,
Le convie en l’aguichant ;
Il lui promet tout à l’envie
Calme, luxe et salami
Arrosés d’une eau de vie…
L’autre n’est pas endormi.
Il file avec, en tête,
Qu’étant, des rats, le gratin,
L’autre saurait lui faire fête
Comme le fait tout fretin.
Les agapes amicales
Et coûteuses en chairs et fruits,
Furent goûteuses en ale,…
« Tu vis bien seul ? Quel ennui !
- Qui s’impose, peu m’inspire ;
Moi, je choie l’ami plutôt !
Le voisin jalouse - ou pire -
Ta sérénité, ton pot,…
- Fort bien, fait l’Urbain qui tique,
Mais je vais rentrer chez moi :
Que m’importe tes joies rustiques
Et ton bonheur sans effroi :
Si nul n’envie à tout rompre
Ton bien, ta vie de loisirs,
Où est donc le plaisir ?
Seul le voleur cherche l’ombre ! »

DE L'AUTRE CÔTÉ

Ce soir de mai, de l'autre côté de la vitre,
Dans ce restaurant au luxe climatisé,
L'ambre des bijoux aux reflets irisés
Se noie dans les vins fins, s'engloutit dans les huîtres.
Les smokings, les robes ou le porteur de mitre
Ne jettent pas l'ombre d'un regard à l'enfant
Qui les envie de les voir, ainsi triomphants,
Ce soir de mai, de l'autre côté de la vitre.

Ce gosse vient de l'autre côté de la ville,
De l'étrange pays, banal et balisé,
Sis au-delà des voies rapides où, brisés,
S'entassent tant et tant de gamins serviles,
Pris, vendus, loués ou donnés, telles des proies,
Pour de gros bras de brique qui brisent et broient ;
Dans lesquels leurs trop frêles corps plie ou ploie.
Oui, à qui vit de ce côté-ci de la ville,
Misère et Crasse donnent un regard de faon
Traqué, en fils meurtri, affamé, étouffant,
Dans les taudis surpeuplés du vieux bidonville.

Ce soir de mai, de l'autre côté de la vitre,
On ne voit pas que, sous néons tamisés,
Les mômes se collent au verre, hypnotisés ;
L'alcool coule en litres ; on  distille et on filtre.
Pendant que pintades, grues, cuistres et bélîtres
Jasent et boivent en bâfrant et en bouffant,
Les gosses aux yeux qui mendient vont s'échauffant,
Ce soir de mai, de l'autre côté de la vitre…

IMMERSION

À l’heure où l’août n’est plus un joyeux drille,
Un soleil condamné vous banderille,
La peau tannée d’une terre damnée,
Les murs asséchés, les pierres fanées,
Elle laisse le sable assoupi instable,
Pour un silence d’ombres charitables.
Alors les heures traînent en langueurs,
De la trouée nue d’un jour sans vigueur
À la noire nouée d’une nuit brève,
Pour s’abreuver à l’eau de vie des rêves
Dans une quiète et tiède intimité,
Coite et moite proximité.
Entre hébétude et béatitude
À l’abri de tous dans sa solitude,
Elle est partie vers de nouveaux ailleurs,
Pour des mondes et des êtres meilleurs
Dessus son lit, livrée à elle-même,
 Elle lit tout, délivrée par là même…
Et l’été mourant a beau aiguiser
Son fil de colère sans s’apaiser,
Plongée dans ses livres, elle s’attache
À s’y noyer plus et ne s’en arrache
Qu’à l’heure où le soleil vient s’éventrer
Sur la lame affûtée de la vesprée…

dimanche 1 avril 2012

HAÏKU 'SISTANCE

Sans force travail ni patience,
L’absence de toute conscience
Offre, au con comme au cérébral,
Un sage et vrai confort moral !

PREMIÈRE SORTIE

  Son chéri lui avait promis, puisqu’elle est sa douce amie depuis le douzième d’un an, le restaurant, le vrai le grand. Pas le Mac Do’ plein d’ados tout mous courant le guilledou. Bien sûr, le cœur indulgent, elle n’espérait pas la féerie de La Tour d’Argent, ni les soieries du Ritz ou du Soleil d’Austerlitz mais de là à manger dans une brasserie désertée même par la lie de l’Humanité !… Pourquoi pas un salon de thé hanté par des rosières entières ou des rombières de Plombières (88), altières et gantées, tant qu’il y était !

  Ce petit café surchauffé au taulier assoiffé qui poivrote, vivote et ergote dans sa gargote, n’a même pas le charme de ces coquets troquets du Touquet, ni celui des boui-boui de Paris bouillant de vie et bruissants d’avis. Sur ces parvis, au zinc comme en salle, d’instinct on rit, on crie plus qu’on ne dit, on parie, on médit comme on maudit tout à l’envi avec l’accent de Bolivie, de Cracovie ou de Batavie. Cela ne coûte pas plus mais paye plus de mine.
  Il n’a même pas une terrasse que le soleil écrase et les passants rasent. Sûr, la table est acceptable mais, de la voirie abritée, ils ne risquent pas d’être dérangés durant leur tête-à-tête. Serait-il jaloux comme un époux ? À moins qu’il n’ait, peut-être, honte d’elle ? Serait-elle, à ses yeux, un rendez-vous passe-temps, l’hirondelle d’un seul printemps ou une haridelle d’un autre temps ? Veut-il la cacher, en initié, à ses amitiés ou… à sa moitié ?
  « Voilà un snack pour nos smacs ! » dit-il à plein volume. Elle ravale son amertume comme de coutume. Ce doit être de la poésie pour temps de Crise aux yeux de ce fadasse papillon du Parnasse qui slame sur le bitume comme d’autres, dans de complaisants salons, déclament leurs phrases avec emphase et aplomb.… Que ce dîner va lui paraître long !

LA FOURMI & LA CIGALE

Petite fable affable


Dame fourmi amasait
Sans traîner
Mais fut prise au dépourvu
Quand, las, la Crise est venue :
Pfut ! Envolé son monceau ;
Saisis son trou, son trousseau,…
Toute à sa mauvaise mine,
Elle alla, clopin, clopine,
Voir celle qu’elle a jetée,
Dame cigale, attristée
D’aller quémander chez elle :
« Oubliez, Amie, dit-elle,
Tous les mots et tout le mal
Faits quand j’avais bel étal ! »
La Belle n’est pas boudeuse
Ni même aigrie, point s’en faut :
« Je n’ai rien, de bon ni beau !
Fait-elle à notre piteuse.
Un toit suffit face aux vents
Et d’un grain ma faim s’apaise.
Partageons donc mon peu d’aise ;
Nous viendrons au bout de l’an ! »

HIC & NUNC

La ville s’endormait
Dans les parfums de mai
Que drapaient d’un noir d’ombre
Les plis de la pénombre
Dans ce manteau aimé
Les rues enfin calmées
Hument tout leur saoûl nombre 
De ces senteurs si sombres

La ville s’endormait
Dans les parfums de mai
Que drapaient d’or et d’ambre
Les fenêtres des chambres
Le silence lamé
Des rues désembrumées
S’offre en piquant gingembre
Titillant cœur et membres

La ville s’endormait
Dans les parfums de mai

LA CURIEUSE (ou le délit délicieux)

À un fenestrou entrebâillé sans pudeur,
Elle plisse son nez. Est-ce par jeu, par caprice ?
Et tous ses sens s’éveillent à cette baie qui bée,
Où ne se musse plus de douce mousse baie ;
À l’âge où on ne confesse plus sa malice,
L’espiègle du soleil veut tromper les ardeurs.

Comme pour glaner, tel un simple maraudeur,
Le luxe et la volupté d’un secret délice,
Comme pour sentir, palper des pulsions impies,
La respiration de passions inassoupies,
Les doigts au bord de cette ouverture complice,
Elle hume la tiédeur ombrée des profondeurs.

De cette intimité elle goûte encor’ l’odeur…
Puis, hors de ses lèvres humides et ourlées, se glissent
Aux contours de la trouée, sous ses doigts mouillés,
Sueur salée, saveurs suaves, dépouillées.
Ses longs doigts lisses de prédatrice coulissent,
S’immiscent en cachette dans la sombre splendeur.